Le périurbain en débat

Éric Charmes

Trois questions à Éric Charmes

Urbain, trop urbain — Éric Charmes, dans votre intervention à la Médiathèque de Toulouse, vous décrivez de façon rigoureuse les petites communes résidentielles des périphéries des grandes métropoles françaises, et vous baptisez « clubbisation » les transformations qu’elles connaissent. Qu’est-ce que cette « clubbisation » dont vous parlez ?

Éric Charmes — C’est l’hypothèse que la structuration institutionnelle du périurbain, et notamment l’émiettement du tissu communal, cumulée aux compétences et aux pouvoirs relativement étendus des édiles, donnent un impact particulier aux dynamiques d’urbanisation qui se manifestent autour des villes-centres. Autant on ne peut pas assimiler une grande ville à un club résidentiel, autant on peut le faire d’une commune périurbaine de mille habitants, où l’urbanisation est quasi exclusivement pavillonnaire et où les propriétaires occupants représentent quelque neuf dixièmes de la population. Or, dans le périurbain, de telles communes sont très nombreuses. En y achetant une maison individuelle, c’est comme si l’on achetait un ticket d’entrée dans un club, un droit d’accès à un environnement social, à un cadre de vie, à des équipements, etc. En d’autres termes, on s’attend à jouir d’un cadre de vie déterminé. C’est cela, la « clubbisation », terme dont je reconnais volontiers qu’il n’est pas très gracieux.

Dans l’aire urbaine de Toulouse, que je confesse mal connaître, je pense que les Toulousains identifient aisément les phénomènes dont je parle, il suffit par exemple de traverser les coteaux des territoires du Sicoval et le périurbain au sud-ouest pour le visualiser. Mais il y a à Toulouse des personnes qui parleraient bien mieux que moi de ces territoires. Je pense à Marie-Christine Jaillet bien sûr, mais aussi à Lionel Rougé ou Séverine Bonnin-Oliveira, qui vient de soutenir une thèse sur le périurbain toulousain.

Autour de cette idée de la clubbisation, j’aborde diverses questions dans le sillage de mon livre, La Ville émiettée, à savoir : quels sont aujourd’hui les mécanismes de croissance de la ville ? pourquoi peut-on parler de ville émiettée ? sur quoi repose la typologie qu’on peut brosser des communes périurbaines : les petites du front d’urbanisation, les bourgs centres et les communes résidentielles entrées en clubbisation ? quand et comment celles-ci deviennent-elles des « clubs », à la faveur de quels leviers ? que peut-on dire enfin de la coloration politique du périurbain en se gardant de la caricature ?

 Urbain, trop urbain — Il y a une originalité méthodologique de votre œuvre qui consiste notamment dans le croisement entre les études urbaines et la microéconomie : comment en êtes-vous arrivé à ce type de travaux ? L’interdisciplinarité était-elle essentielle au surgissement de vos thèses ?

Éric Charmes — En fait, avant de travailler sur les communes résidentielles du périurbain, j’ai étudié les résidences fermées, qu’on appelle en anglais gated communities. J’avais alors constaté que, dans les périphéries des grandes villes françaises, le phénomène était beaucoup moins développé qu’aux États-Unis par exemple. En France, l’exclusivisme local prenait forme avant tout dans les règlements d’urbanisme municipaux. J’ai donc senti qu’il y avait un rapprochement possible entre les copropriétés pavillonnaires et les petites municipalités du périurbain. Or, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux gated communities, j’ai fait la connaissance d’un géographe anglais, Chris Webster, qui lui aussi mobilise la « théorie des biens clubs », bien qu’avec une perspective assez différente de la mienne. Quand j’ai lu les travaux de l’économiste Charles Tiebout et ceux des économistes sur les biens clubs, le rapprochement empirique entre les gated communities et les petites communes a alors fait sens : le concept de « club » s’est imposé en tant que grille de lecture théorique du phénomène périurbain qui m’intéressait. Cela a été un travail théorique et long, car il fallait que je me replonge dans la littérature économique pour aller au-delà de l’usage métaphorique de ce concept de club et tirer le meilleur parti des théories économiques qui ont été construites sur lui.

L’économie n’est pas la seule discipline que je mobilise en effet. Mon champ de réflexion principal est la géographie et la socio-politique. J’ai par ailleurs beaucoup d’intérêt pour les outils qui qualifient l’espace, pour les règlementations du foncier, et pour l’appareil des documents d’urbanisme… L’idée n’est pas nécessairement de regarder ces objets d’un point de vue critique, mais de voir leurs effets dans la vie concrète des territoires et des gens. Je les considère d’un point de vue pragmatique, au sens philosophique du terme, ce qui revient à savoir quels sont les problèmes que se posent les gens et à décrire les solutions qu’ils trouvent en mobilisant les outils qui sont à leur disposition. Le problème qui m’intéresse plus particulièrement est celui de la territorialisation : comment trace-t-on des limites territoriales entre un intérieur et un extérieur, ou bien comment assure-t-on le contrôle de la fréquentation des écoles ou la maîtrise du cadre de vie ? Il ne s’agit pas tant, au moins dans un premier temps, de poser un regard critique sur ces volontés de contrôle et leurs effets d’exclusion, bien réels, que de savoir comment les personnes font et quelle panoplie d’outils se propose à elles. Les personnes n’utilisent que les outils qui sont accessibles et qu’elles peuvent maîtriser : en France, l’institution communale propose toute une palette d’outils à mobiliser pour qualifier l’espace et l’organiser. Dans d’autres pays, c’est le recours à la copropriété qui prévaut. Ces outils ont un effet sur le territoire lui-même et c’est ce que nous observons au travers de la périurbanisation. Les objets sont bien des actants, pour moi, ils appartiennent pleinement à la chaîne d’action, pour parler comme Bruno Latour. La barrière de la résidence fermée fait partie du dispositif comme les limites de la carte scolaire ou le plan local d’urbanisme. Une fois ces outils mis en place, ils marquent des frontières, et ces frontières à leur tour ont des effets.

 Urbain, trop urbain — On a envie de dire pour notre part que la culture de l’espace public des plus urbains de nos concitoyens tend à se fondre avec celle du périurbain, notamment quand les cœurs de ville anciens deviennent des galerie commerçantes à ciel ouvert, des espaces hautement franchisés où l’interaction sociale n’est finalement pas si différente de ce qu’on peut voir dans une grande surface de commune périurbaine…

Éric Charmes — Vous n’êtes pas le seul à dire cela et j’ouvre le propos dans ce sens dans la conclusion de La ville émiettée. La clubbisation est quelque chose que l’on peut retrouver sous d’autres formes. Les résidences fermées on vient de le voir peuvent être considérées comme des petits clubs. Toulouse est d’ailleurs aussi une « championne » des résidences fermées, avec le promoteur Monné-Decroix. Mais cela est bien distinct du périurbain et relève de questions différentes. La clubbisation existe aussi dans les centres-villes, avec cette idée que les gens ont un droit de propriété pas seulement sur leur maison, mais sur leur environnement (défense de la faible densité, des espaces verts, etc.). La « défense » du quartier procède souvent d’intérêts particuliers, comme dans le périurbain. Mais entre les centres-villes et le périurbain, il y a une différence importante, celle de l’échelle de décision. Si l’on raisonne à l’échelle de la ville, on peut avoir des arguments solides à opposer pour faire valoir un intérêt métropolitain. C’est pourquoi il faut bien voir la spécificité de l’organisation institutionnelle de la commune périurbaine, peu peuplée (de l’ordre de mille habitants en moyenne), qui fait prédominer les intérêts résidentiels. Cet effet d’échelle n’existe pas dans une grande ville où l’intérêt résidentiel trouve en face de lui des intérêts différents voire opposés (dont l’économie) : le maire peut se « permettre » de mécontenter un quartier en réalisant son projet urbain. Cet effet de structure invite à bien distinguer ces deux formes de l’urbain.

Ce qui est exact en tout cas, c’est que, par ses caractéristiques institutionnelles mais aussi morphologiques et paysagères, le périurbain rend particulièrement visibles des dynamiques sociales qui débordent largement le périurbain et ne lui sont pas propres. Le périurbain montre comment, notamment pour les classes moyennes et aisées, l’ancrage local ne relève plus d’une logique villageoise et communautaire, mais d’une autre logique. Aujourd’hui encore en sociologie, la pensée demeure très structurée par l’opposition entre communauté et société, la solidarité mécanique d’un côté, la solidarité organique de l’autre (pour reprendre le vocabulaire durkheimien). C’est le village contre la ville… Le débat sur le communautarisme le montre, on continue à penser les relations sociales au prisme de cette opposition. Une de mes thèses est que cette opposition est un écran idéologique, qui empêche de voir les dynamiques sociales à l’œuvre. Je l’ai écrit d’ailleurs à propos des gated communities, qui sont présentées souvent comme une opposition à la société. Il suffit d’entrer dans une résidence fermée en France pour se rendre compte que cela n’a rien à voir avec une « communauté ». La gated community est un élément de la société : loin d’être un espace en repli ou en sécession, elle est le produit d’un éclatement des pratiques quotidiennes, des mobilités résidentielles, etc. La ville « franchisée » de David Mangin décrit bien cela. C’est justement parce que la communauté, au sens traditionnel du terme, est introuvable, que l’espace résidentiel n’est plus un espace communautaire, qu’un dispositif technique tel que la barrière apparaît.

Le concept de « club » a donc cet intérêt de donner à voir la territorialisation locale autrement que dans l’opposition communauté-société. Ce n’est pas la fin du territoire local, mais ce n’est pas sa résurgence sous des formes traditionnelles non plus. Il y a peut-être un « fantasme villageois », mais ce qui réunit les gens en un espace tel que la commune périurbaine, c’est la jouissance partagée d’un certain nombre de biens et d’aménités. Or ce n’est pas un lien politique (comme dans le village avec sa hiérarchie, ses riches et ses pauvres, ses paysans, ses commerçants, ses notables, dont les relations se régulent politiquement). Ce qu’on voit aujourd’hui comme régulation de l’échelle locale, ce n’est pas le projet partagé, mais l’accès à des biens et donc « l’appartenance » : qui vient, qui ne vient pas, qui fait partie du club ? Dans pareille configuration, les biens et services offerts par le club, ses aménités sont des données, ce ne sont pas des choses dont on débat politiquement… Le problème est alors le transfert du débat politique de l’échelle de la commune à celle de la métropole. Les dispositifs institutionnels adaptés font ici défaut.


 les conférences
bibliographies